Chronique

A l'écoute du Monde...De la pénombre du temple au fantôme du futur: une vie de Yersin

On sait que " Peste & Choléra " a été récompensé cet automne par le prix Femina, après avoir reçu celui de la FNAC. Le bruit de la compétition enfin éteint, il est temps de revenir à son aspect essentiel, le fait que c'est un très beau roman, et d'une écriture de grande tenue : celle qui suit au plus près la vie d'un homme, cette mesure si essentielle et pourtant banalisée en nos temps de comptables et de gestionnaires froids, et ce qu'elle nous importe, à nous, cette vie.

Par Yves Rinauro



Patrick Deville, écrivain-voyageur.
Patrick Deville, écrivain-voyageur.
"Une vie d'homme , écrit Deville à propos de Yersin, né sous le Second Empire, mort pendant la Seconde Guerre mondiale, est l'unité de mesure de l'histoire".

Patrick Deville ne réussit pas seulement à nous rappeler combien cette bande à Pasteur a joué un rôle essentiel dans nos devenirs. Il y avait Roux, Calmette, Nicolle, ces hommes qui se sont engagés de toutes leurs forces contre les ravages de ces maladies qui demeurent désormais enfouis dans les replis de nos histoires, parce que les vaccins qu'ils ont mis au point nous en préservent. Il est vrai aussi que désormais d'autres maux, aux noms qui déjà affolent, nous affectent et que les recherches à les combattre deviennent des causes nationales. Sans doute aussi que vivants plus longtemps, grâce aux découvertes de ces savants de la bande à Pasteur, nous sommes atteints de maladies qui n'avaient pas le temps de se révéler… Mais surtout, il y a un rythme, une allégresse dans le récit de cette histoire et dans l'évocation des voyages de Yersin, de ses déplacements, comme dans celui de la recherche, qui entraînent la jubilation, et la transmettent au lecteur.

Qu'on en juge dans ce passage : "Pasteur fut le premier, enfilant un peu partout des thermomètres dans des cloaques et des anus, à constater que les températures élevées de certains oiseaux interdisent aux virus de s'y développer. On inocule le charbon du mouton à une poule : elle s'en fout et rigole. Ça la chatouille. On la plonge dans une baignoire d'eau froide : elle fait moins la maline et meurt du charbon. Si la poule mouillée est sortie à temps, elle est atteinte de la maladie mais se guérit toute seule, bat des ailes pour se réchauffer en insultant le laborantin. Yersin s'attaque au pigeon. Le pigeon est un peu le rat du ciel, un rat auquel on aurait vissé des ailes avant de le repeindre en gris".

Livre "Peste et Choléra" de Patrick Derville, Timbre des postes dédié à Alexandre Yersin .
Livre "Peste et Choléra" de Patrick Derville, Timbre des postes dédié à Alexandre Yersin .
Désormais, et grâce à Deville, Yersin redevient un héros, ce dont il s'est pourtant toute sa vie préservé. Son éducation évangélique protestante, sur les bords du Léman, en Suisse, l'en tenait à l'écart : "La vie est en ces lieux un rachat du pêché de vivre". Cette phrase pourrait être tirée de La Pêche miraculeuse de Guy de Pourtalès, qui en dit sur la Suisse romande et sur Genève bien plus que beaucoup qui l'ont tenté.

C'est la ténacité du projet de vie qui importe à l'écrivain, qui se décrit lui-même comme un "scribe au carnet en peau de taupe". Ce dernier est devenu le prolongement de cette main qui creuse des galeries sous les gazons et les prairies qu'il foule à la recherche des traces de son personnage, là où il a passé.




On sait Deville particulièrement attiré par ces régions de l'Asie : Kampuchéa, paru en 2011 (Seuil), en témoigne. Mais le projet est plus vaste : c'est sur l'équateur que l'écrivain voyageur trace son chemin, et son point de départ, ce sont les années 1860. La méthode suivie est simple, mais force aussi le respect : après une longue période de maturation et de documentation, Deville écrit d'un trait. Peste & Choléra a été écrit en deux mois, dans différents hôtels, en particulier au Vietnam, là où Yersin a passé le plus clair de sa vie.

Institut Pasteur à Nha Trang, Institut géographique Cau Da construit vers 1910, Musée de l'Institut Géographique.
Institut Pasteur à Nha Trang, Institut géographique Cau Da construit vers 1910, Musée de l'Institut Géographique.
Quand Yersin entre au Vietnam, alors la vie prend vraiment sens, après la Suisse ombreuse, les leçons de l'université, le travail en laboratoire : "Ça ressemble enfin à la vraie vie libre et gratuite. Ouvrir des routes, creuser des chemins dans l'inconnu sinon vers Dieu ou vers soi-même. La risible petite énigme de soi. Celle qu'on n'a pas su résoudre dans la pénombre d'un temple vaudois". La marche dans la forêt avec les chevaux et les éléphants a un souffle grandiose et presque épique, mais qui n'a cependant rien à voir avec le pathos de la conquête coloniale. En creux, on peut aussi lire dans ce roman, à travers Yersin, toujours, chaque jour, chaque nuit attelé à la tâche de penser et d'aider les autres, la critique radicale du colonialisme et de son support féroce, la colonisation. C'est peu de souligner que Deville traduit, sans le nommer, ce mouvement de défection d'une pensée de l'être, qui nous vaut le loisir d'une ontologie qui ne cesse de revenir sur elle-même, comme une boucle perverse à la longue, à celle de la donation, ce qui est tout à fait différent : si Yersin se lance dans la culture industrielle au Vietnam, c'est d'abord pour assurer à l'Institut Pasteur des ressources nécessaires à ses recherches.

Maison de Yersin à Nha Trang détruite en 1978 et remplacée par un sanatorium (photo Grabrielle M.Vassal), 2/Les Moïs /3   Tombe de Yersin au lieudit  Suoi Dau, lieu où il avait planté des hectares de plantes destinées à alimenter ses recherches .
Maison de Yersin à Nha Trang détruite en 1978 et remplacée par un sanatorium (photo Grabrielle M.Vassal), 2/Les Moïs /3 Tombe de Yersin au lieudit Suoi Dau, lieu où il avait planté des hectares de plantes destinées à alimenter ses recherches .
C'est ainsi également que Deville saisit cette articulation sensible entre la science, l'éducation, le développement des sciences et de l'hygiène, en particulier alimentaire : Yersin est connu au Vietnam pour avoir acclimaté des plantes légumineuses qui ont sensiblement amélioré l'alimentation. Cela va de pair, chez lui, avec un fantasme toujours poursuivi d'un égalitarisme démocratique.
Ainsi, avec les Moïs, "Yersin découvre la fascination des solitaires irréductibles pour la vie en communauté, l'égalitarisme du communisme primitif et l'absence de monnaie". Ce que montre aussi Deville, ce qu'il raconte plutôt, est aussi la limite de la communauté, qui est précisément l'atteinte à la solitude, considéré par le savant comme l'espace mental nécessaire à l'individuation. De ses années de jeunesse, il se souvient : "le pire dans la misère exécrée c'est de toujours être importuné. De ne jamais pouvoir être seul".
On se rend à rêver, alors, à ces soirées de solitude dans la grande maison construite à Nha Trang, grâce à Deville. Les dernières pages du roman, celles dans lesquelles il met au jour le secret de Yersin, sa lecture des Anciens dans le texte sont d'une très grande sensibilité. Il y a sans aucun doute une véritable actualité de la passion de Yersin pour la beauté du monde et il faut en remercier Deville de nous la raconter, avec une grande élégance.
Y.R.

Sculpture d'Alexandre Yersin, installée depuis 2012 dans un jardin public de Nha Trang  (ancien village de pêcheurs au vivait le biologiste) Copyright belleindochine.free.fr/Y
Sculpture d'Alexandre Yersin, installée depuis 2012 dans un jardin public de Nha Trang (ancien village de pêcheurs au vivait le biologiste) Copyright belleindochine.free.fr/Y


07/12/2012
Yves Rinauro





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