Chronique

A l'écoute du Monde....Virée mortelle au coeur de Cotonou, la capitale béninoise

Paru récemment aux éditions Jigal-Polar, "La Traque de la musaraigne" de l’écrivain béninois Florent Couao-Zotti vaut comme avertissement pour les voyageurs en mal de sensations fortes. Dans la chaleur moite de Cotounou, la capitale béninoise, les réprouvés se rebiffent, et ça fait mal.

Par Yves Rinauro



Vue générale du centre de Cotonou (Capitale du Bénin) ou se déroule l'action du roman noir de l'écrivain Florent Coua-Zotti " La Traque de la Musaraigne (Crédit photo Mayeul Akpovi)
Vue générale du centre de Cotonou (Capitale du Bénin) ou se déroule l'action du roman noir de l'écrivain Florent Coua-Zotti " La Traque de la Musaraigne (Crédit photo Mayeul Akpovi)
Le roman policier  est en passe de devenir le genre littéraire majoritaire dans cette vénérable institution qu’est devenue la littérature .  Mais le terme général masque la diversité des possibles : de la parodie au suspense, le spectre est large, et ne se confond pas toujours avec le récit d’une enquête. Ce qui est important, surtout, est que le genre permet une plongée sociale, et de coller à une actualité.

Paru récemment aux éditions Jigal-Polar, La Traque de la musaraigne de l’écrivain béninois Florent Couao-Zotti. Écrivain majeur de sa génération, il a publié une quinzaine de textes, tout en pratiquant la chronique souvent acérée dans des quotidiens. Ses romans ont souvent avancé dans les parages du roman noir. Mais c’est sa langue qui retient d’abord l’attention du lecteur : piégeant les prétentions et les boursouflures, il couvre de sarcasmes les travers de sociétés, et ces individus à la conscience conduite par le seul appât du gain. C’est une écriture du contrepoint : un art qui révèle les failles du langage courant, englué dans le stéréotype.

Cotonou dans la chaleur de la nuit (Crédit photos DR)
Cotonou dans la chaleur de la nuit (Crédit photos DR)
La Traque de la musaraigne ne fait pas exception, car mettant en jeu une scénographie assez exceptionnelle, il raconte une histoire violente, qui dit le Cotonou nocturne, un envers du décor qui s’avère être en train de devenir la véritable scène unique de la désolation.

Il met en jeu un Breton, Stéphane Neguirec, qui croit pouvoir vivre dans cette capitale toutes les fêtes, en particulier celles de l’alcool et d’une sexualité sans contrainte. Même s’il va de déception en déception, il demeure persuadé que c’est là un environnement qui serait le coeur de ses propres plaisirs, mais vécus aussi comme le lieu propice à la déprise, en particulier de ses propres responsabilités. Stéphane dépose les quelques fardeaux accumulés dans sa courte existence, encore. Il tente de devenir adulte, et ce n’est pas simple, on le sait. Il ne sera pas déçu : il se retrouve pris bien malgré lui dans un engrenage qui le conduit plutôt au coeur des ténèbres, et de la déchéance, jusqu’à même devoir traverser la mort. Ça commence d’ailleurs par un tabassage en règle du Blanc, qui véritablement ne comprend pas grand chose à ce qui lui arrive, et qui se caractérise par ses atermoiements et ses tergiversations. Il en a même perdu sa fibre poétique. Car poète, il fut, dans sa Bretagne natale. Sa guitare traîne, abandonnée à la poussière. Mais il tente de rebondir, quand même.

Portrait de l'auteur Florent Coua-Zotti (Crédit photo DR)
Portrait de l'auteur Florent Coua-Zotti (Crédit photo DR)
Le roman de Florent Couao-Zotti a ceci alors d’extrêmement intense qu’il croise des mythes, comme à l’insu de son lecteur.

Ainsi, un des truands en cavale - il y a une histoire terrible de bandits dépossédés du produit de leur hold-up - porte le surnom de Jesus Light. C’est lui qui traque sa musaraigne, Pamela, qui se fait appeler Deborah Palmer. C’est évidemment l’histoire d’une passion, celle d’un amour-vache, âpre, presque sanglant, comme la pulpe d’un fruit croqué à pleines dents et dont le jus dégouline le long des commissures. Et ce Jesus là sait aussi jouer de cette histoire de la passion. Écoutons-le mendier une communication téléphonique à la réceptionniste : « Maman, confessa-t-il d’une voix suave, je jure sur la tête de l’enfant Jésus menacé par les Romains, que je n’ai pas un tanga dans la poche, mes problèmes sont tels que j’ai honte d’en parler… ». Car ce roman dit aussi la modernité : la communication, par les transports, sur des routes défoncées et dans des engins en limite de désintégration ; les téléphones ; les ordinateurs. Tout est cheap, signifiant par là sans doute le caractère brutal de ces modalités jetées dans des sociétés qui sont encore travaillées de l’intérieur par leurs propres conservatismes, et la nécessité pour elles de s’enrichir, par tous les moyens, en croisant même les chemins du pire : enlevé, Stéphane Neguirec se retrouve quasiment dans les filets de la sinistre Boko Haram. Rappelons ici que ce nom met directement en cause l’éducation, et le caractère occidental de celle-ci.

De cette virée mortelle, Stéphane se sort par la grâce de Paméla-Deborah qui est une figure féminine de l’Orphée (Crédit Photos DR).
De cette virée mortelle, Stéphane se sort par la grâce de Paméla-Deborah qui est une figure féminine de l’Orphée (Crédit Photos DR).
De cette virée mortelle, Stéphane se sort par la grâce de Paméla-Deborah qui est une figure féminine de l’Orphée.
Car, on le sait bien, dans l’histoire de ce dernier et d’Euridyce, c’est bien parce que le poète se retourne qu’il parviendra à enchanter le monde. Peut-être bien que c’est la femme qui guide et qui prend sur elle le mal que les autres infligent au monde. Le roman alors prend une ampleur insoupçonnée au début de la lecture : par ces très nombreux personnages qui le traversent, par la précision avec laquelle il note les menus faits du quotidien, les postures, les attitudes, il souligne l’indigence des désirs, la violence des ratages, au premier rang desquels se trouvent à la fois la construction des États après les Indépendances, mais aussi la déconsidération que les Occidentaux impriment à ces sociétés, qui reculent sans cesse les limites de la survie.


C’est un beau roman, certes douloureux, mais qui porte d’abord en lui l’espérance la plus lumineuse. Se dotant du nom de la prophétesse biblique Deborah, la véritable héroïne du roman tente de rétablir la frontière qui distingue le juste de l’injuste. C’est bien de cette séparation dont il faut se persuader, surtout lorsque, voyageur en quête de dépaysement, on se prend à confondre la réalité avec nos propres projections idéales.Yves Rinauro

La Traque de la Musaraigne
de Florent Couao-Zotti.
éditions Jigal-Polar,
Février 2014
125 x 195  - 216
pages

17 euros

Un jour ordinaire à Cotonou, capitale du Bénin (Crédit Photo Mayeul Akpovi)
Un jour ordinaire à Cotonou, capitale du Bénin (Crédit Photo Mayeul Akpovi)


19/03/2014
Yves Rinauro





Nouveau commentaire :
Twitter


Dans la même rubrique :
< >

Jeudi 23 Février 2017 - 20:43 Carpe Diem à Cuba.