Chronique

A l'écoute du Monde.....Genève en hiver, pour se souvenir de l’Europe

Genève à découvrir ou à redécouvrir au travers du prisme d’Yves Rinauro.



Lac de Genève
Lac de Genève
Qui ne connaît pas Genève, manque à se réjouir d’une géographie qui brille un peu comme un mirage. Qui ne connaît pas Genève, ne connaît pas vraiment l’Europe. Genève est une ville ouverte, et une sorte de grand entonnoir : à la pointe du lac, radieuse l’été, sous le soleil intense  dont les rayons semblent glisser sur l’eau viride et se difracter sur le Vuache, les Voirons et les deux Salèves, avant de resplendir sur les Alpes et le Jura, la brise légère incite à la méditation, bercée par le clapotis de l’eau qui s’alanguit sur la Perle du Lac, qu’il faut préférer au parc des Bergues. Le jet d’eau vient donner comme un air de grand bassin à ce paysage qui égaie les regards, et confère à cette méditation un rien d’énergie. Les bateaux fument en partance vers les villes du lac, et les vedettes invitent le voyageur à prendre le frais, le temps de la traversée de la rade.

On n’évoquera qu’en passant les banques, et ces temples de la consommation de toutes les camelotes de luxe dont la richesse sait avoir besoin. Genève, c’est aussi cela, on le sait. Et le touriste un peu béat promène son avidité devant les vitrines rutilantes, tout en devisant gravement sur l’étalage des métaux précieux. La foule badaude alors dans les rues encombrées de rêves disgracieux. 

Mais comme le rappelle Godard dans son admirable Lettre à Freddy Buache, un court film consacré à Lausanne et que l’on peut retrouver sur l’internet, dans la ville, il y a des villes. Genève est aussi avant tout une ville de culture, aux musées vivants, une ville de musiciens et de dramaturges. Une ville d’écrivains : « De toutes les villes du monde, de toutes les patries intimes qu’un homme cherche à mériter au cours de ses voyages, Genève me semble la plus propice au bonheur », écrivait naguères Borgès. Ce n’est pas mince, et cela doit nous inciter aussi de ne pas faire les touristes, un peu bêtes, mais bien d’aiguiser notre propre regard comme celui de voyageurs. Un rien modifie la posture et le regard, mais ce rien est essentiel.

Mur des Réformateurs dans le Parc des Bastions
Mur des Réformateurs dans le Parc des Bastions


Et il y a une autre Genève, sans doute moins rappelée, plus rarement évoquée. C’est la ville en hiver.  Un ciel plombé de gris pris dans la nasse de la vallée du Rhône, et voici la ville terne et brumeuse, froide et humide. C’est le moment idéal à mon sens pour aller rendre visite au mur des Réformateurs, dans le parc des Bastions : c’est la monumentale représentation de ces hommes au regard – pas seulement le regard ! – austère et qui ont fait de cette ville sans doute aussi une ville de culture, exigeant une adhésion sans partage des citoyens à la Réforme. Le prix payé est lourd, autant que le caractère monumental des statues de Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze et John Knox, qui regardent le voyageur, un peu transi dans cet après-midi de décembre. Ils regardent aussi et surtout le bâtiment qui est en face, l’Université, et semblent comme en sentinelle devant les immeubles patriciens qui les surplombent.


 

L'Université (Genève)
L'Université (Genève)
Cette Université qui leur fait face demeure un des foyers de la pensée européenne. Jean Starobinski y a enseigné jusqu’en 2005. Recevant en 2010 le Prix pour la Fondation pour Genève, il prononce une conférence éditée depuis, chez Zoé : Notre seul, notre unique jardin. Il y rappelle ce qu’a été l’école de Genève : Albert Béguin, Marcel Raymond, Jean Rousset et lui-même, tous brillants essayistes, particulièrement lumineux dans les domaines qu’ils ont abordés. De Rousseau à Stendhal, du baroque au romantisme allemand, ils ont donné un tour à l’interprétation dont les lecteurs du monde entier demeurent encore les destinataires éblouis. Dans sa réponse, Pierre Nora parvient à saisir ce qui compte dans l’écriture de Starobinski : « Distance critique, empathie sans complaisance, c’est ce qui fait votre travail éternellement réflexif et jamais approximatif, ni narcissique ».  Ce dernier qualificatif est antipathique au calvinisme, on le sait. Starobinski est bien un humaniste genevoix : son père était arrivé de Pologne en 1913, et il avait quitté son pays à l’horizon bouché, parce qu’il était juif et ne pouvait accéder à des fonctions officielles. Il avait rencontré sa femme à Genève. Elle était née à Lublin, avait quitté elle aussi le sol natal. Genève a su retenir en elle ce souffle venu d’ailleurs et qu’elle a été en mesure d’entendre et de laisser s’épanouir. En ces temps de chasse aux étudiants étrangers, en France, voici une leçon qu’il convient peut-être d’entendre. Je m’égare.
 

Regard sur la Place des Bastions
Regard sur la Place des Bastions
Mais poursuivons un instant notre chemin en compagnie de ce court texte, qui éclaire d’un jour particulier cette froideur hivernale, et réchauffe la conscience. De l’humanisme qui est le sien, qu’il reprend à son compte, il rappelle dans la fin de sa conférence, consacrée essentiellement à la culture à Genève, et à son actualité vivante dans des rencontres mémorables, qu’elle s’origine sans doute dans une ancienne histoire. Rien ne sert mieux les idées que l’anecdote qui les rend vivantes. Elle concerne un humaniste un peu oublié maintenant, Marc-Antoine Muret, à la réputation sulfureuse pour son temps (il fut plusieurs fois brûlé en effigie comme sodomite et hérétique). Allongé un jour sur un lit d’hôpital, il entend les médecins causer d’un de ses voisins, mal en point. Les médecins ne savent pas trop quoi faire de ce type qui n’est plus qu’une chose entre leurs mains. « Faciamus experimentum in anima vila », faisons essai sur une âme vile », dit l’un d’entre eux. Ce n’est pas un hasard si les médecins parlent en latin. Un siècle après, Molière s’en gaussera encore.


Parc des Bastions
Parc des Bastions
Entendant ces mots, Muret s’exclame : « Comme si elle était vile, cette âme pour laquelle le Christ n’a pas dédaigné de mourir ! ». Ce n’est plus ici de la seule compassion, mais bien une réaction à l’égard du savoir technique et scientifique, quand il devient terreur. Ce que proclame Muret ici est bien que la science n’a pas d’argument pour interdire l’abus de son pouvoir car ce n’est pas du savoir scientifique que nous tenons la connaissance de nos devoirs. Starobinski rappelle que la scène est aussi racontée par Diderot. Elle est un de ces récits sources qu’il convient régulièrement de revisiter.
  Il importe de se remettre en mémoire ces histoires à l’heure où des apprentis sorciers semblent nous promettre un délitement inéluctable de la construction européenne. Cette Europe que nous ne cessons de construire, ni de recommencer à élaborer, et c’est nécessaire, ce sont aussi des lieux où, on a tendance à le passer sous silence ces derniers temps, l’horreur a dépassé le cadre de ses possibles. L’esclavage, l’extermination par la faim, la misère, le travail et le meurtre industriel, dessinent, on le sait, l’autre face de cet humanisme qui a peiné à contenir son revers, opaque jusqu’aux ténèbres les plus épaisses. Starobinski, homme sage, rappelle avec force le rôle prioritaire du respect de la vie : « Il n’est pas admissible de considérer une personne humaine comme un moyen : elle est une fin, dans son existence, dans sa singularité et sa différence reconnues ».
Et pourtant, Genève aussi à son revers.



les tentes des Indignés Parc des Bastions
les tentes des Indignés Parc des Bastions
Mais le voyageur a froid. Il a vu dans le parc des Bastions les tentes des Indignés, a parlé avec eux, et se rapproche de la patinoire installée devant le bar des Bastions, et des joueurs d’échecs, dont la chorégraphie semble accordée aux pulsations de la ville. Dans la salle délicieusement chauffée, il se délecte de quelques chopines de ce vin aux arômes de fruits frais, un rien teinté de minéral, des coteaux de Satigny, domaine situé au bout de l’entonnoir genevois. Un client musicien s’est installé au piano, et joue les Gymnopédies de Satie. Le soir tombe. Genève est vraiment une ville de culture. De sa part obscure, on s’entretiendra dans une prochaine chronique, car le vin se boit frais et n’attend pas.

Yves Rinauro

Joueurs d'Echecs quartier des  Bastions
Joueurs d'Echecs quartier des Bastions


05/01/2012
Yves Rinauro





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