Chronique

A l'écoute du Monde......Transports ? Vous avez bien dit : politique des transports ?

Ce serait pas mal que la question des transports occupe toute la place qui lui est due, en cette période électorale. On ne peut exiger à la fois la mobilité, et la contraindre. Il y a dans ce paradoxe une des tares actuelles de la gouvernance.

Par Yves Rinauro



En route pour l'aéroport (photo Kikos)
Prendre l’avion depuis Paris, quand on est fauché, commence à relever de l’inconscience. Autrefois, il y a maintenant bien longtemps, prendre l’avion relevait de l’événement familial. On vous y emmenait en voiture – souvent, il fallait trouver une voiture, au mieux celle d’un voisin complaisant – et la famille se pressait sur le quai d’envol ou sur la terrasse. Une joie débonnaire animait la cohue. On agitait son mouchoir, on se retournait pour ne pas recevoir les gaz des réacteurs, ou, quand l’avion avait des hélices, pour ne pas se voir d’un coup déshabillé, et on rentrait. Au retour, la famille était là, et fêtait le revenant. Ça se passait dans des temps vétérotestamentaires.
Désormais, tout cela est impossible : les exigences de sécurité, que nous avons intégrées sans mot dire – ou maudire -  limitent grandement les effusions des départs. Et accéder aux aéroports, particulièrement ce monstre de Roissy-Charles-de-Gaulle est devenu une épreuve, tant la circulation si dense et si peu fluide sur les autoroutes risque de faire rater l’heure du départ. Au mieux, de toutes les façons, ceux qui vous accompagnent vous déposent rapidement, sous l’œil circonspect de représentants des forces de l’ordre qui semblent avoir un chronomètre en bonne place dans le cerveau et vous accordent le droit de la dépose minute





RER Parisien
Il est une épreuve intéressante et qui vaut pour l’aller comme pour le retour, et qui est l’utilisation des transports en commun, en particulier le train du Réseau Express Régional. De quoi s’agit-il ? On résume : lorsque l’on part en voyage, généralement on est doté de ces contenants dont l’intelligence est débordante et qu’on nomme bagages. Il est d’usage d’en porter une partie (ordinateur, appareil de photos, lectures) sur le dos, et de hâler le reste le long des couloirs glauques et aux odeurs indéfinissables des stations dudit réseau.
Mais bast ! On s’en va, et ce ne sera bientôt plus qu’un mauvais souvenir. On avance, dans la foule travailleuse et qui déjà vous regarde d’un œil torve, l’air de vous en vouloir, vous qui quittez le navire. Bientôt ? Que nenni : par un effet de malchance, vous êtes mal tombé ce jour-là. Les dispositifs automatisés d’ascension sont en maintenance, précisément le jour où vous en avez vraiment besoin. D’ordinaire, vous les négligez, tant vous vous rendez à votre travail avec la joie au cœur et la jubilation secrète du devoir à accomplir. Et là, vous vous dites que vous êtes bien bête d’avoir pris cette bibliothèque avec vous pour terminer la rédaction de cette importante contribution pour le colloque où vous êtes invité. Vous vous dites que ce n’est plus possible et que vous allez exiger de votre employeur qu’il vous dote d’une tablette, et que désormais les livres et les dossiers dont vous avez besoin, vraiment seront plus légers. Mais pour l’instant, vous contemplez l’escalier, vous supputez les endroits où il faudra s’arrêter. Mais il est bien temps de penser, et la foule vous fait comprendre que vous perturbez l’écoulement de son flux. Alors vous entamez l’escalade, et vous commencez votre voyage – il va durer plus de 12h – par une bonne suée, histoire de vous remettre les idées en place.





Parcours du voyageur
À l’arrivée à l’aéroport, histoire de rire, l’escalier mécanique est là aussi arrêté. Vous commencez à maudire l’institution en charge de la maintenance, et toutes celles qui s’y rapportent. Vous progressez lentement dans la cohue des chariots dont certains ne manquent pas de vous heurter les tibias.Vous identifiez sur les panneaux sombres la porte d’enregistrement de votre vol. Vous découvrez alors que vous en arrivez. Demi tour. Vous êtes alors à contre courant de la foule qui vaque à la même occupation que la vôtre quelques minutes auparavant : chercher où ça se passe. Heureusement, les opérations d’enregistrement sont simplifiées, sauf que passeport et mail où se trouve inscrit le numéro de votre réservation sont évidemment dans votre sac, avec le passeport.Une accorte hôtesse accourt vers vous et vous invite élégamment à mener les opérations. Vous avez déposé le sac à dos, vous ne vous êtes pas éloigné de votre valise à roulettes – les hauts parleurs résonnent d’appels vous rappelant à l’ordre, et surtout que les démineurs feront exploser le bagage solitaire, ce qui risque d’éparpiller votre satanée bibliothèque -, elle insiste, et vous dit que le seul passeport est suffisant. Elle vous le prend des mains, l’ouvre, le glisse dans une fente. Vous profitez de cet instant de répit pour laisser évacuer la chaleur accumulée par tous ces efforts. Miracle, ça marche.

Et ça continue.....
Vous êtes libre de vous rendre rapidement accomplir les formalités de police. La queue est imposante, mais comme votre passeport est biométrique, cette opération est simplifiée. La police a mis en conserve vos empreintes digitales et vous tendez un doigt plein d’aménité à la machine stupide et rouge qui clignote, ce qu’une voix féminine mais métallique vous enjoint de faire. La porte s’ouvre. Vous pénétrez dans la zone de strip tease, bien connue des voyageurs désormais. Mais vous avez pris la précaution de ne rien laisser dans vos poches, vos chaussures sont légère, et ne portez pas de ceinture. C’est toujours cela de gagné. Sans histoire. Mais il est déjà arrivé à votre serviteur 1/ de perdre son passeport dans un aéroport ; 2/ de se faire subtiliser son portefeuille dans les mêmes lieux. Mais pas en même temps, ce qui permet de varier les plaisirs. Il a donc appris à devenir un tantinet précautionneux, voire un peu paranoïaque.Vous avez déjoué tous les pièges, et vous pensez pouvoir tranquillement gagner votre place. Une annonce vous fait réagir « Le vol gnagnagna pour gnagnagna est annoncé avec un retard de 45 minutes ». Bingo ! C’est le vôtre. Vous vous approchez des panneaux et instantanément les 45 minutes deviennent deux heures. Même pas grave : vous avez de quoi lire. Mais vous regardez autour de vous, quand même, et tentez de vous intéresser à ce que vous êtes en train de vivre. Oui, Carpe diem.





Boutiques de luxe à l'aéroport Roissy-Charles de Gaulle.
Le terminal 2.E est un supermarché de camelote chère, et de qualité improbable. Les magasins portent le nom d’enseignes réputées. Côté services, c’est loti tout aussi imparfaitement : une longue queue s’allonge devant le bureau de change.
Mais tout ce mouvement a déclenché en vous un sentiment particulier. Vous avez faim et soif, et vous vous dites qu’une petite collation ne serait pas un luxe. Grossière erreur pour la négation.Car vous suivez les flèches, vous montez à l’espace de la restauration. Dans les cuisines, des sorciers vous proposent des nouilles, des plats libanais, une wok party. Vous regardez et le spectacle vous rappelle celui des restaurants universitaires de votre jeunesse lointaine. L’odeur qui vous assaille est la même : celle, acide, des conserves. Vous penchez pour une salade, évidemment hors de prix. C’est une salade de luxe, une salade César. Assis à une table, enfin tranquille, vous découvrez que les feuilles sont marbrées de veinules marron. Mais vous êtes patient. Un peu excédé tout de même. Vous n’en laissez pas une miette, car vous aviez très faim. Vous vous avancez vers la porte d’embarquement, et vous installez. Les voyageurs patientent. Vous lisez. Des groupes se photographient. Il fait un soleil radieux, vous sentez gagner en vous la montée de la sieste. Mais on appelle les voyageurs.

Enfin c'est l'envol......


Vous montez dans l’avion : vous traversez la première classe, la seconde et entrez dans la classe sans nom. C’est là que vous êtes, misérable fauché. Vous retrouvez avec délice les sièges étroits – on ne parle plus de fauteuil à cette taille – et dont les rangs sont si rapprochés, qu’avant de vous poser, vous avez déjà l’impression d’avoir les genoux calés sous votre gorge. Vous n’avez pu changer de siège : vous êtes au milieu, entre deux dames, charmantes, mais terriblement bien en chair. Vous serez bien entouré. Mais vous vous dites quand même que les normes internationales ont bon dos, face au sadisme des commerciaux et des ingénieurs. Vous aller être enfermé douze heures, au moins, car à l’atterrissage aussi, il faudra attendre. Vous serez frais en arrivant, et encore une fois affamé : on n’ose qualifier le rata servi par la compagnie aérienne, et qui fait de la brasserie en bas de chez moi un haut lieu de la gastronomie. Et pourtant…
 


Retour.... Peut-être en taxi.....
Reste que le plus drôle sera quand même le retour, trois jours plus tard. Quatre, car vous avez remonté le temps dans ce sens. Mais vous ne saurez plus très bien combien font deux et deux, ni comment vous vous appelez. Le sol sera mouvant, le temps lui-même sera devenu une matière dense et opaque. Vous reprendrez le RER. Le compartiment de la rame sera d’une saleté repoussante, des flaques suspectes balaieront le plancher, pour le plus grand plaisir des voyageurs. Vous rejoindrez la gare qui vous permet de rentrer chez vous. Les escalators fonctionneront. Mais en raison des travaux sur la ligne, vous apprendrez que le retard de votre train sera d’une durée indéterminée… Une certaine phrase sans doute apocryphe d’une reine de France dont le cinéma nous montre actuellement la destinée malheureuse résonne dans votre esprit, comme le dernier repli de l’autodérision : il ne supporte plus les transports en commun ? Et bien, qu’il prenne le taxi !



 




l’écrivain Alexis Jenni, son livre Prix Goncourt 2011
Ce serait pas mal que la question des transports occupe toute la place qui lui est due, en cette période électorale. On ne peut exiger à la fois la mobilité, et la contraindre. Il y a dans ce paradoxe une des tares actuelles de la gouvernance. Sans doute, il est d’usage de faire de l’esprit au sujet des transports, comme sur tous les sujets de mécontentement. Dans son roman si intense, L’Art français de la guerre, honoré en 2011 du prix Goncourt, l’écrivain Alexis Jenni fait dire ce qui suit à un de ses personnages : « Le génie français se caractérise par l’esprit. Qu’est-ce que l’esprit ? C’est tous les avantages de la croyance sans les inconvénients de la crédulité. C’est agir selon les lois strictes de la bêtise en affectant de n’être pas dupe.(…) L’esprit, c’est juste une façon de dissimuler l’ignorance ». Ceux qui dépendent quotidiennement des transports en commun, en région parisienne, en ont une conscience aiguë.

Y.R.


Vue du salon Terminal E à l'aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle



06/04/2012
Yves Rinauro




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