Culture

Hervé Jaouen : un écrivain qui ne manque pas d’Eire !

Grand maître du roman noir, Hervé Jaouen a reçu en plus de 30 ans d’écriture de nombreux prix dont celui du suspense pour Quai de la Fosse, de la littérature policière pour Hôpital souterrain ou encore des écrivains bretons pour Journal d’Irlande. Car dans l’œuvre d’Hervé Jaouen, la poésie de James Joyce, Samuel Beckett ou John Butler Yeats n’est jamais bien loin. Rencontre avec le plus irlandais des écrivains bretons.

Reportage David Raynal



Rencontre avec Hervé Jaouen au Salon du Livre de Ouessant  (Copyright David Raynal)
Rencontre avec Hervé Jaouen au Salon du Livre de Ouessant (Copyright David Raynal)
Entre La Bretagne et l’Irlande, Hervé Jaouen n’a jamais voulu choisir. En plus de trente ans de carrière, cet auteur au talent reconnu et célébré a eu tout le loisir d’explorer les arcanes d'un imaginaire irlandais qui lui a inspiré tant de romans et de carnets de voyages  à succès : Journal d’Irlande,  La Cocaïne des tourbières, Connemara queen, ou encore Suite irlandaise. Dans ses récits cocasses et un tantinet féroces, l’écrivain quimpérois flâne sur les mots, croque l’âme et égratigne parfois le cœur de ces Latins du Nord à l’humour ravageur.

Mais au travers de ses lignes affutées comme des fléchettes gaéliques, il nous fait surtout partager son admiration sans faille pour la verte Erin, île de poètes, souvent conquise et à jamais insoumise. De l’Irlande en fait, Hervé Jaouen aime tout. Des plongées pur malt dans les pubs à la recherche de nouveaux personnages aux destins incroyables, aux parties de pêche à la truite ou au saumon, sous une pluie battante qui essorerait le plus aguerri des « moucheurs de l’Odet ».

Une passion dévorante qui a conduit ce grand maître du roman noir à y poser une bonne partie de l’année ses cannes et ses casquettes. « Les Irlandais ont un rapport au temps très différent du nôtre. Pour eux, le temps n’existe pas. Ils vivent dans une espèce de présent continu où la minute qui passe est celle qui compte.  Nous pourrions en déduire qu’ils sont frappés d’une sorte de nonchalance, peut-être même de fatalisme à l’égard de l’avenir. Ce qui explique certainement leur capacité à se relever de tout ce qu’ils ont connu depuis Cromwell et l’occupation anglaise ».
 

Il me faut du jeu…
 
Auteur « doué de diversité », Hervé Jaouen a publié dix livres pour la jeunesse, vu cinq de ses romans adaptés pour la télévision, noirci une trentaine de nouvelles et préfacé plusieurs livres.  C’est dans ce même état d’esprit qu’il prend un malin plaisir à varier de genre littéraire, quitte à faire irruption dans des domaines d’expression pour le moins inattendus. Ce fut dernièrement le cas avec les Lettres de la Grande Blasket, dont l’écrivain breton s’est attaché à réaliser la traduction en conservant toute la saveur et les intonations de l’anglais maladroit influencé par l’irlandais d’Eibhlís Ní Shúilleabháin (Elisabeth O’Sullivan). Véritable petit chef-d’œuvre inédit en français, les Lettres de la Grande Blasket, mention spéciale du Prix du livre insulaire d'Ouessant 2011,  décrivent vingt années de la vie dans l’île, dictée par les saisons, les tempêtes et les privations. De 1931 à 1951, Elisabeth O’Sullivan confie à George Chambers, un lettré anglais, des bribes de son quotidien dans le sud-ouest de l’Irlande. Une existence simple et rude marquée par la pêche, le ramassage de la tourbe pour se chauffer et de la pomme de terre pour subsister ; une destinée évidemment banale pour la jeune femme, tout à fait singulière pour n’importe quel autre lecteur.
« Depuis 35 ans, je ne conçois pas d’écrire de la même manière et finalement toujours le même livre. Il me faut du jeu…Et la traduction participe de ce jeu parce que c’est une autre manière de se frotter à la difficulté des mots. Ce qui est intéressant pour nous Bretons, c’est que sous cet anglais souvent hésitant, se trouvent des irlandissismes de même que chez nous,  il y a des bretonnismes mis désormais à l’honneur par Hervé Lossec*. Là où il y a des irlandissimes, j’ai donc mis des bretonnismes, ce qui prouve bien que ces deux langues celtiques sont cousines » explique l’écrivain devenu traducteur.
 

Romans et Carnets de Voyage d'Hervé Jaouen (Editions Ouest France)
Romans et Carnets de Voyage d'Hervé Jaouen (Editions Ouest France)
Prophète du néopolar
 
C’est à l’âge de 16 ans qu’Hervé Jaouen commence à écrire. Son premier manuscrit reçoit les encouragements d’éditeurs mais aussi d’un jeune et talentueux romancier voisin de Cornouaille Jean-Edern Hallier. Naturellement tenté par les lettres, il opte pourtant un peu au hasard pour des études de droit et d’économie. Il débute alors une carrière dans la banque et à 24 ans il est promu chef d’agence. Il le restera pendant 13 ans. De ses années dans la finance, Hervé Jaouen tirera une profonde connaissance du microcosme provincial, ce qui lui sera ensuite d’une grande utilité dans sa future vie d’écrivain. Bientôt, il découvre le roman noir, notamment américain. Il trouve sa voie dans un genre qui autorise une grande liberté de ton et de style, tout en développant un sens acéré de la critique sociale. En 1979, il inaugure une toute nouvelle collection de polars, " Engrenage ", avec La Mariée rouge. Ce roman, d'une grande violence, lui vaut une reconnaissance immédiate auprès d'un large public et d'une critique unanime. D'emblée, il est considéré par le Magazine littéraire comme "l’un des prophètes les plus doués du néopolar et un des plus originaux romanciers français ». A partir de 1983, il se donne les moyens d'écrire en ne travaillant plus qu'à mi-temps à la banque qu’il quittera... L'Adieu aux îles (Mazarine, 1986), le consacre comme écrivain tout court et non plus seulement comme un auteur de romans policiers.
 

Plage du Connemara (Copyright bourlingueurs.com)
Plage du Connemara (Copyright bourlingueurs.com)
Fascination pour l’Irlande
 
Mais très vite, sa fascination pour l’Irlande le rattrape et aux premiers écrits sur l’île vite encensés par la critique, s’ajoutent la traduction française et la préface de L'Assassin, de Liam O'Flaherty. Puis en 2003, paraît aux Presses de la Cité L’Adieu au Connemara  un roman dont l'action se situe en Irlande pendant la Grande Famine de  1846-47. Cet épisode peu connu des Français donne alors un éclairage essentiel et bouleversant sur une page tragique de l’histoire irlandaise qui a abouti à l’émigration massive de sa population vers l’Amérique. « Ce qui nous réunit également en tant que Bretons avec les Irlandais, c’est cette capacité à vivre avec la mort. La mort fait partie de notre vie si je puis dire… Elle ne nous fait pas peur. Elle est présente partout. Je pense que cela explique le fait que l’on trouve dans la littérature bretonne et irlandaise beaucoup d’histoires sombres et de mort. Ce sont effectivement pour moi deux terres d’élection pour le roman noir ». Toujours en équilibre entre deux rives, Hervé Jaouen a délaissé pour quelque temps les vertes collines parsemées de lacs profonds du Donegal pour sortir Ceux de Menglazeg  le quatrième tome de sa saga bretonne. L’action se passe du début à la fin du 20ème siècle dans une famille rurale sur les bords du canal de Nantes à Brest entre Châteaulin et Châteauneuf-du-Faou. Une jeune fille de 18 ans découvre ou croit découvrir une voiture qui est tombée dans le canal en crue.
 

"Deux Vagabonds en Irlande ", livre de Bernard Pouchèle, photos de Pierre Josse, préface d'Hervé Jaouen (Editions Terre de Brume)
"Deux Vagabonds en Irlande ", livre de Bernard Pouchèle, photos de Pierre Josse, préface d'Hervé Jaouen (Editions Terre de Brume)
Il pleut de la poésie
 
L’héroïne est angoissée, car elle craint d’y trouver à l’intérieur sa mère, son petit frère et sa petite sœur. Pourquoi se sent-elle coupable ?  Que s’est-il passé ? « Ce suspense, je l’entretiens sur 24 heures. J’aime assez ces constructions. La vérité va apparaître finalement d’elle-même dans des confidences et par l’évolution de l’état psychologique de la jeune fille ». Mais pourquoi en définitive toujours revenir à l’Irlande quand la Bretagne semble également offrir un si beau terrain de jeu pour les histoires de crimes non élucidés ? « Parce qu'en Irlande les nuages charrient du mysticisme, qu'il pleut de la poésie... et que les Irlandais ne portent pas d'imperméables »,  souligne l’écrivain breton en préface de Deux Vagabonds en Irlande, le beau livre de photographies de Pierre Josse, le rédacteur en chef du Guide du routard, sur des textes de Bernard Pouchèle. Pourquoi l’Irlande ? Parce qu’elle est tout simplement pour Hervé Jaouen éblouissante...

David Raynal
*Hervé Jaouen a également écrit la conclusion du deuxième tome des Bretonnismes d’Hervé Lossec (ndlr)
 
Site d’Hervé Jaouen :
www.hervejaouen.fr/
 
Site de l’office de tourisme irlandais :
www.discoverireland.com/fr/
 

Copyright : Tourism Ireland
Copyright : Tourism Ireland
Bibliographie sélective
La Mariée rouge, Éditions Jean Goujon, 1979
Quai de la fossse, Fleuve Noir, 1981, Prix du Suspense 1982
Pleure pas sur ton biniou, Gallimard, 1985
Histoire d’ombres, Denoël, 1986
L’Adieu aux îles, Mazarine, 1986, Prix des Bretons de Paris 1986
Connemara queen Denoël, 1990
Hôpital souterrain, Denoël, 1990, Grand Prix de littérature policière 1990
L’Allumeuse d’étoiles, Denoël, 1996, Prix Populiste 1996
Que ma terre demeure, Presses de la Cité, 2001, Grand Prix Bretagne 2002, Prix du Pays de Caulnes 2008
Les Sœurs Gwenan, Presses de la Cité, 2010, Prix du Roman Populaire 2011
Ceux de Menglazeg, Presses de la Cité, 2011
Dans l'œil du schizo, Presses de la Cité, 2012 (nouveauté)

Littérature pour la jeunesse
Le Cahier noir, Gallimard Jeunesse, 1992, Prix des Écrivains de l'Ouest 1992
Mamie mémoire, Gallimard Jeunesse, 1999, Prix Chronos 2000, Prix des Incorruptibles 2001
Littérature de voyage et beaux livres
Journal d’Irlande 1977-1983, Calligrammes, 1984, Prix des Écrivains Bretons
La Cocaïne des tourbières, Éditions Ouest-France, 2000
Suite irlandaise, Presses de la Cité, 2008


Traductions
L'Assassin, de Liam O'Flaherty, Joëlle Losfeld, 1996
Lettres de la Grande Blasket, de Elisabeth O'Sullivan, editions-dialogues.fr, 2011, Prix du livre insulaire d'Ouessant, mention spéciale
Préface
Pierre Josse et Bernard Pouchèle, « Deux vagabonds en Irlande » préface d'Hervé Jaouen, Terre de brume, 1998
 

Rencontre avec Hervé Jaouen au Salon du Livre d'Ouessant (Copyright David Raynal)
Rencontre avec Hervé Jaouen au Salon du Livre d'Ouessant (Copyright David Raynal)


12/10/2012
David Raynal





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