Culture

« Ils ne m’auront pas. » de Jean Hélion - Mémoires de Stalag en Poméranie

Longtemps inédit en France, “They shall not have me“ vient d’être traduit en français. Publié en 1943 aux Etats-Unis, ce témoignage à chaud des camps de travail et de l’évasion de Jean Hélion fut un best seller deux fois republié. Il apporte aujourd’hui un éclairage précieux sur la personnalité de ce peintre dont l’itinéraire à contre-courant, de l’abstraction à la figuration, tient une bonne place dans l’art moderne.

Par Catherine Gary



1939 Figure tombée126x164 Centre Pompidou . Copyright Centre Pompidou
1939 Figure tombée126x164 Centre Pompidou . Copyright Centre Pompidou

1941 Camp de travail dur le bateau-prison Nordenham 1. Copyright Collection personnelle famille Hélion.
1941 Camp de travail dur le bateau-prison Nordenham 1. Copyright Collection personnelle famille Hélion.
Un peintre engagé dans la tourmente de la guerre


“La peinture est un travail d’homme libre“ dira Hélion à son retour de camps.

Après avoir été en France théoricien et membre fondateur d’Art concret,1930, puis d’Abstraction-Création avec Van Doesbourg, Arp, Herbin, Delaunay, Kupka, il arrêtera de peindre durant deux ans.

Quand la guerre éclate en Europe, Hélion est en Virginie, travaillant dans son atelier où prennent forme et s’organisent en figures de grands volumes géométriques qui s’écartent peu à peu de l’abstraction pure de ses débuts.

En 1939 il écrit à Raymond Queneau « Nous devons gagner cette guerre contre Hitler ; chacun de nous doit faire sa part ». La sienne ne se fera pas attendre. Engagé volontaire en janvier 40, il s’embarque pour participer aux combats.Dès juin, il est fait prisonnier, interné à Orléans puis embarqué dans un premier kommando, une ferme de travail forcé en Poméranie.

Quelques mois plus tard, transféré sur le bateau-prison 
Nordenham, il devient, grâce à sa maîtrise rapide de l’allemand, traducteur et homme de confiance pour son équipe de prisonniers, une chance pour ces compagnons de camp qu’il est chargé d’informer.
 

De gauche à droite : 1941 stalag IIC ; Dessin offert en 1943 au soldat Brumbaugh . Copyright Collection personnelle famille Hélion.
De gauche à droite : 1941 stalag IIC ; Dessin offert en 1943 au soldat Brumbaugh . Copyright Collection personnelle famille Hélion.
Douleur et misère, courage et sens de la débrouille

Les deux ans passés dans ces camps vont donc interrompre son travail.

Il ne le reprendra qu’au retour, précisant alors que « les joies de la peinture ne sont pas encore pour moi, du moins à une grande échelle. Je suis sous contrat pour écrire un livre sur ma captivité. Après cela, je me sentirai libre. »

Pas trace donc dans son livre de considérations sur l’art. Pas de dessins épargnés par les fouilles quotidiennes. On ne peint pas derrière les barbelés.

Hélion s’en tiendra à un récit fidèle joignant l’intérêt du témoignage à l’acuité des descriptions et à de solides qualités littéraires, faisant partager au lecteur les aléas du quotidien quand on est prisonniers. Violence, humiliations, privations alimentaires, travail harassant l’hiver ou dans la chaleur étouffante, saleté, maladie, mort… Une vie qui mène aux subterfuges, à la ruse, aux compromis.

« Nous apprîmes d’étranges choses. A mentir, à voler, à cracher du papier dans le ciment, à mouiller des sacs de plâtre, à répondre à l’appel pour les évadés… »

 

1943 L'Homme à la joue rouge 65 X49  . Copyright DR
1943 L'Homme à la joue rouge 65 X49 . Copyright DR
Retour à la peinture pour un itinéraire pictural “à rebours“




Le 17 février 1942 c’est un prisonnier qui répondra pour lui à l’appel. Hélion s’évade, dernier chapitre de cette parenthèse marquante dans l’itinéraire du peintre.


Au final, cette dure parenthèse aura laissé des traces profondes dans sa vie d’homme et ses engagements ainsi que et dans son œuvre.


Rentré en Virginie, Hélion retrouve sa femme et son jeune fils. Côté peinture, les orientations en gestation avant son départ se confirment ; il introduit des sujets de plus en plus explicites dans ses tableaux.

Lors de l’exposition dans la galerie new-yorkaise de Paul Rosenberg en janvier 1944 il explique comment la guerre a fait évoluer son travail.

« Je suis toujours à la recherche de la beauté produite par un équilibre de formes et de couleurs, mais conçues dorénavant dans une relation irrévocable avec la rue, les gens, les choses ».

Considéré jusqu’alors comme l’un des principaux peintres abstraits de son temps, Hélion devra désormais affronter les sceptiques, ceux qui l’avaient suivi jusqu’alors.

Mais c’est une autre histoire, et il la mènera jusqu’à sa mort en 1987.


Catherine Gary


 

De gauche à droite : Couverture de la nouvelle édition Claire Paulhan, Copyright DR; Autoportrait-1953-fusain-et-huile-sur-toile-559-x-457-cm-857x1024; Copyright DR
De gauche à droite : Couverture de la nouvelle édition Claire Paulhan, Copyright DR; Autoportrait-1953-fusain-et-huile-sur-toile-559-x-457-cm-857x1024; Copyright DR



JEAN HELION
ILS NE M'AURONT PAS






Traduction de l’anglais par Jacqueline Ventadour.
Édition Claire Paulhan
Préface Yves Chevrefils Desbiolles, responsable des fonds artistiques à l’Imec.








• 35 illustrations en couleurs et noir & blanc. 416 pages
• Prix : 38 €.


03/05/2018
Catherine Gary





Nouveau commentaire :
Twitter


Dans la même rubrique :
< >

Vendredi 27 Juillet 2018 - 18:12 Daniel Barichasse à la Galerie Hors-Champs